Donner & Recevoir

« Il est plus doux de donner que de recevoir »

Epicure

 

Voilà ce que notre épicurien nous promet avec cet aphorisme célèbre.

Je l’avais trouvé sur un magnet et il colle depuis à mon réfrigérateur, celui qui, plutôt que de les échauder se propose de garder les réflexions au frais mais pleines de vitalité ….il ne s’agit pas des les fixer dans un pergélisol , celui du compartiment supérieur réservé aux frimas extrêmes.
Donc de ne pas les dillater dans le feu des émotions ni de les fixer dans un froid sidéral mais bel et bien de trouver un juste milieu.

Voilà donc plusieurs années que quand je m’arrête devant et que je le relis, je m’interroge et même je médite . Qu’à voulu nous dire Epicure ?

Cela peut sembler simple, au premier abord…. développer sa générosité , la partager , l’offrir…

Oui mais en échange de  quoi ???

Dans cette phrase il semble opposer le donner au recevoir, puisqu’il serait plus doux de donner que de recevoir et cela peut-être péremptoire .

J’étais donc résolu à en percer le mystère jusqu’au jour où une ampoule révéla sa lumière jusqu’alors voilée dans ma petite tête…au réveil, comme cela.
Je me suis souvenu que pendant longtemps par réflexe, par imitation, par éducation sociétale  au sens large , j’agissais comme ça :
 » Comment Pierre, Paul ou Jacques peut se comporter comme cela après tout ce que j’ai pu faire pour lui , qu’ai-je en retour ? »

 

Dans ma grande ignorance ( celle sur moi-même ) je réagissais comme cela et c’était « normal » et semblait correspondre aux « us et coutûmes » du plus grand nombre . Cela était donc rassurant puisque cela semblait découler de la « norme » . Il était donc nécessaire de démêler l’écheveau de l’intrigue, sortir la pierre de sa gangue tel un lapidaire et la faire se révéler telle qu’elle est et non plus tant qu’elle fût dépendante des amalgames préconcus pour moi, pour nous,  mais bel et bien épurée de ces concepts.

La norme … la marge…. le jugement, la dualité…. ne pas chercher à être nécessairement dans l’une ou l’autre….mais être soisans discrimination…simplement …

Je me suis donc aperçu dans cette longue observation que je ne donnais pas mais que j’étais,comme par tradition, passé maître dans l’art du business…. un commerçant , un stratège, un investisseur voire même un spéculateur.Je te donne mais j’attends de toi, au final.
Et si par tous les dieux, tu ne me donnes pas en retour ce que j’avais espéré , malheur à toi…
Je te jugerais, je te mettrais à l’index , je générerais tout un fatras de pensées telles que nulle est besoin d’action pour que leurs effets deviennent néfastes…en premier lieu pour moi puisque je créerais dans des niveaux plus subtils les poisons qui pourront m’atteindre bien physiquement, psychiquement demain et dans un second, je m’éloignerais de la bienveillance que nous avons toutes et tous de façon innée en fabricant pour toi et pour moi  des énergies négatives telles la jalousie, le dédain, la rancœur, la vindicte, etc …. Pourtant , bien souvent, tu ne m’as rien demandé…. j’ai créé cela tout seul dès le début.

Les leurres …. les attentes, les illusions.

Et puisque tu ne m’as pas donné ce que j’avais imaginé en retour , puisque tu n’as pas satisfait ma cupidité – finalement une film que j’avais inventé moi-même – alors mon puits se tarit ….tu n’auras plus l’occasion de boire de mon eau… je ne serais pour toi qu’une nappe phréatique asséchée et imperméable au moins autant que mon cœur !

Voilà ce que nous pouvons générer quand nous sommes dans notre gangue aveuglante.

Tu dis souvent : « j’aimerais donner , mais seulement à qui le mérite. »
….Ce n’est pas le langage que tiennent les arbres de ton verger, ni les troupeaux de tes prés.
Ils donnent pour vivre, car retenir c’est périr.
Car qui mérite de recevoir ses jours et ses nuits mérite de recevoir tout ce qui t’appartient…..

Khalil Gilbran « Le Prophète »

En étant conscients de nos agissements, de nos fonctionnements nous pouvons agir sur nous-même et rectifier.

Qui est-ce qui se cache derrière cette douceur toute épicurienne ?
Que se cache-t-il dans les trames de cette maxime ?

Nous avons vu que peut se dissimuler derrière ce que nous appelons à tort un don, bien des choses comme l’enchevêtrement d’attentes froides et nourries nous éloignant du don tel qu’il est agréablement épuré et entendu. Celui que nous tous aimons à recevoir.

Il s’agissait donc là, des intrigues conscientes ou non de notre cerveau nous amenant à vouloir « donner » mais non généreusement, de façon disparate et calculée.

Mais là, est-il tout ?

Voyons ce que nous dit Khalil Gibran -un morceau choisi traitant du don – dans son livre « Le Prophète  »

Il y a ceux qui donnent peu de leur surplus
– et ils le donnent pour susciter une reconnaissance –
et ce désir secret pervertit leurs dons.
Il y a ceux qui donnent peu
mais le donnent entièrement.
Ceux-là croient en l’existence et en la générosité de la vie,
et leur fond n’est jamais vide.
Il y a ceux qui donnent dans la joie
et cette joie est leur récompense.
Et il y a ceux qui donnent dans la douleur
et cette douleur est leur baptême.

Il y a ceux qui donnent
et ne connaissent pas de douleur à ce geste
ni ne cherchent de la joie ni la conscience d’être vertueux :
ils donnent comme le myrte exhale son arôme
dans l’espace de la vallée, là-bas.
Dieu parle à travers les mains de tels êtres et,
derrière leurs yeux, sourit à la terre.

Khalil Gilbran « Le Prophète »

 

Eureka…. Fiat Lux …. un bon matin,  m’étant rappelé pendant bien des lunes de ce qu’exprimait Khalil Gibran  au sujet du don et après avoir médité bien longtemps sur ce que nous annonce Epicure… en lâchant prise… j’ai compris que derrière le mental pouvait insinueusement se fondre un être  bien connu et qui utilise tout interstice pour se dissimuler.

COGITO ERGO SUM ?????

INCOGNITO EGO SUM  !!!!!

Qui suis-je Maître Epicure pour ressentir de la douceur à donner aux autres alors qu’ implicitement , dans la maxime ,  je ne puisse accepter leur don qu’en second plan ?

Comment les autres peuvent-ils recevoir mon don si le leur est relégué après le miel…

Qui est ce « miel » , ce « doux » ???  Je donne et ce don m’est tellement moelleux , sucré…
Mais recevoir finalement ne me touche que peu.

A quelle place je me trouve quand je donne de cette façon ?

J’ai compris qu’en donnant avec cette intention, je chercherais à nourir un être fondu en moi :

L’EGO et donc mon don en serait dévoyé également.

Donner sans attentes aucunes , sans générer par nous-mêmes et la recherche du don,  l’action du don,  et sa récompense y intrinsèque …la douceur . Préférant ce nectar subtil  à la gratitude dans l’acceptation du don de l’autre.

J’ai voulu en avoir le cœur net et lorsque l’opportunité s’offrit je demandais à un lama du bouddhisme tibétain son avis :  » il est plus doux de donner que de recevoir  » .
Sa réponse bienveillante ne fût pas longue à attendre … ma compréhension semblait être partagée dans sa réponse sous forme de question.

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Ainsi, il semble bien que moultes choses peuvent  s’immiscer perfidement lorsque nous parlons de donner et recevoir.

 

Dans ce que nous dit Khalil Gibran, dans une vue teintée de soufisme :

« Il y a ceux qui donnent

et ne connaissent pas de douleur à ce geste

ni ne cherchent de la joie ni la conscience d’être vertueux :

 ils donnent comme le myrte exhale son arôme

dans l’espace de la vallée, là-bas. »

Il exprime le fait que le vent souffle sans raisonnement apparant. Le soleil nous réchauffe et participe à la vie par les liens interdépendants sans que nous ayons à lui rendre de compte.
Il peut y  avoir une lecture dans  » comme le myrte exhale son arôme  » comme donner indépendamment d’un autre phénomène, vide de toutes attentes quand bien même cette fragrance a – au moins-  une raison d’être.

C’est une vue non duale ainsi celui qui donne ne peut exister indépendamment de celui qui reçoit et vice versa .
Nous pouvons lire dans le Soûtra du coeur , texte fondamental du bouddhisme .
« La vacuité est forme et la forme est vacuité »

« Selon le bouddhisme, tout est en essence vacuité ( sunyata ), tant le samsara ( cycle des existences conditionnées ) que le nirvana ( état de cessation de la souffrance ) . Sunyata ne signifie pas “vide”. C’est un mot très difficile à comprendre et à définir. C’est avec réserve que je le traduis par “vacuité”. La meilleure définition est, à mon avis, “interdépendance”, ce qui signifie que toute chose dépend des autres pour exister. […] Tout est par nature interdépendant et donc vide d’existence propre. »

Ringou Tulkou Rimpotché

Nous pouvons donc comprendre que donner et recevoir n’existent pas indépendamment mais parcequ’il y a une interdépendance des deux ou plus encore …puisque tout est par nature interdépendant.

Chose que tout le monde peut observer et constater.

Ainsi quand nous donnons assurons-nous que rien d’autre que le myrte n’exhale son parfum dans la vallée  en nous et au dehors  et de même quand nous recevons.

Prenons-le temps de nous interroger vraiment avant de donner…. qui est-il ?
Le mental ? L’ego ? Les deux ? Ou le myrte ?

Une  fois assurés donnons sans compter car il est naturel de donner comme de recevoir

Tant que faire se peut… sans tous les conditionnements … les choses se feront ou pas …
Mais ce n’est finalement pas bien important…

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